dimanche 28 novembre 2021

 

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     Comme le temps passe, soupire Camille, il faut qu’elle se dépêche! Le cabinet de consultation n’est pas éloigné heureusement. Premiers gestes quand elle y arrive, c’est de se débarrasser de son sac, d’accrocher sa veste au porte-manteau, et d’enfiler une blouse blanche. Sur le bureau, tout est en ordre, clair et net. Il lui reste une demie heure pour prendre connaissance de ce courrier qu’elle a raflé en vitesse dans la boîte aux lettres.

  

   Elle beaucoup repensé aux projets qu’elle avait échafaudés ces derniers jours : mais oui, prématurés, c’est évident! Il faut qu’elle se concentre sur le présent. Et le présent, c’est l’inconnu. C’est pour cela qu’elle a choisi d’être médecin généraliste. Les orthopédistes, eux, ils savent qu’ils vont voir défiler des pieds toute la journée, et les cardiologues qu’ils devront surveiller des seniors pendant vingt minutes sur un vélo hyper sophistiqué et connecté!

Pour elle par contre, c’est chaque fois l’imprévisible, l’inconnu. Le patient sort de la salle d’attente, un peu anxieux peut-être, mais c’est à lui d’annoncer la couleur. On ignore tout de ce qui va sortir de sa bouche. Et il faut être vigilant!

  

   La première à venir prendre place devant le bureau ce matin, c’est une maman avec son gamin.

- Bonjour, Docteur, Merci de me recevoir aussi vite. Voici ce qui se passe…

Elle raconte : C’est Jules, évidemment ! Elle ne sait plus quoi faire… Regardez-le, Docteur! Regardez comme il est pâle! Et renfrogné! Il ne mange presque pas, rien ne lui plaît… Ah si, des sucreries et des sodas, tant que vous voulez! Il ne dort pas bien non plus, il est distrait…. Ses résultats scolaires? Une catastrophe! Et en plus, quand on lui demande, il ne parle pas… On dirait qu’il n’est pas là ! Bref, je ne sais plus quoi faire, Docteur!

    Camille a écouté les doléances avec bienveillance, mais sans perdre de vue le garçon assis en face d’elle, tête baissée, l’air penaud, et qui attend que ça passe…

Que dire? Que dire à ce jeune? Que lui prescrire? Bien sûr, les patients sont rassurés quand ils s’en retournent avec une ordonnance, aussi anodine soit-elle. Mais cela ne résout pas tout évidemment.

Camille se sent un peu à quia. Ce n’est pas l’enfant seul qui est en cause, c’est la mère, c’est le milieu familial aussi qu’il faut soigner! Et ce n’est pas la première fois que Camille reçoit les plaintes excédées de cette maman.

Avec toute d’empathie dont elle est capable, elle se penche alors vers l’enfant, échange quelques mots encourageants, essaie de lui arracher un vague sourire… Elle relève une petite manche et prend la tension du gamin puis, risquant le tout pour le tout, lui glisse entre les mains un berlingot de lait hyper protéiné. Comme un discret petit contrat, entre eux deux, avec la promesse tacite de faire ce qui est inscrit sur le papier d’ordonnance. Ok, Jules? On se revoit bientôt ?

Ils sont partis.

A-t-elle agi comme il convenait ? ?

Allons, pas d’états d’âme pour le moment, Camille! Le patient suivant vient d’entrer.

 

 

-        oOo  -

10 commentaires:

  1. Bonjour Micheline,
    Esquisse du quotidien d'un médecin de famille, ou de généraliste comme on dit maintenant.
    C'est vrai que sa particularité, contrairement aux "spécialistes", c'est de devoir partir dans l'imprécision, le vague, le non-dit, pour deviner ce que le patient rechigne à avouer, ou dire tout simplement.
    L'expérience et l'habitude lui donneront le temps d'aller plus vite pour déceler les maux. C'est bien observé !
    On ne peut que l'admirer pour cela même si on ne sait pas encore grand'chose sur sa vie personnelle, sinon qu'elle semble être revenue à plus de réalisme.
    Nécessité ou choix délibéré ?
    L'avenir nous le dira, celui que tu as entre les mains...
    Vivement à lire la suite de ce qui va lui arriver.
    Bien amicalement,
    Jan.

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    1. PS : je n'aurai pas de pC la semaine qui vient mais comme mes commentaires sont presque tous postés, j'espère que cela n'aura pas trop de conséquences...
      Bien à toi.
      Jan.

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  2. Micheline, tu nous décris bien l'état d'esprit et la vie d'un médecin généraliste qui doit être aussi un peu psychothérapeute, car parfois les maux de corps sont ceux due l'âme, de l'esprit, du cœur. Et souvent les non-dits, les mots non-dits deviennent maudits. Est-ce la même chose pour Camille, ce désir de changement ne vient-il pas de choses non dites ? A-t-elle quelque chose qui la ronge ?
    Que va-t-il arriver à Camille ?
    José
    Et n'a-t-elle pas commis une erreur due à un pulsion sentimentale en donnant ce lait hyper protéiné certes mais peut-être aussi trop sucré à un enfant déjà trop enclin aux sucreries et qui pourrait s'avérer être diabétique?

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  3. Bonjour Micheline.
    Tu nous présentes une Camille confortée dans son choix, même si parfois elle se permet des rêves pour un avenir différent. Je trouve bien qu’elle aime le côté « touche à tout » du médecin de famille. Il doit être un peu spécialisé en tout mais surtout se montrer performant en qualité d’écoute. Tu as très bien expliqué que le généraliste entend, comprend au travers des mots et que les maux reflètent souvent un état d’âme plus qu’une véritable pathologie, ou que la maladie est induite par l’esprit. Pas toujours, bien sûr.
    Dans l’exemple choisi je vois une Camille présente à l’autre, parfaitement éclairée sur ce qui ce qui se passe.
    En suggestion je propose qu’un patient soit le déclencheur de quelque chose animant la suite du récit. Sans doute est-ce un peu trop facile ! Te connaissant tu nous réserves sans doute une belle surprise ! Laquelle ?
    Belle poursuite de ta semaine. FRANCOISE A.

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  4. Bonjour Micheline,
    Pauvre petit Jules. La honte de devoir subir cet examen et ce réquisitoire maternel... Je le verrais bien revenir en douce chez la gentille Camille pour lui confier les vraies raisons de son mal-être.
    Amicalement.
    Andrée

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  5. Bonjour Micheline,

    Un texte court, bien senti, agréable à lire !
    On ne peut avoir que de l'estime pour Camille, une généraliste empathique qui fait bien son boulot, qui n'entre pas dans le jeu (inconscient) de la maman. Son rôle s'arrête-t-il là ? Ne doit-elle pas orienter mère et fils (un père aussi ?) vers un service qui prendra en compte les mécanismes enrayés dans leur relation.
    Sans doute esttime-t-elle qu'il ffaut attendre, que le temps est un allié et qu'il ne faut stigmatiser ni l'enfant ni la mère.
    Il faut dire que pourtant les médecins n'ont pas vraiment le temps, les consultations sont limitées dans le temps. Un peu comme des arbitres, ils doivent décider rapidement ce qu'il y a lieu de dire et de faire, ou de ne pas dire et de ne pas faire. Mais ici, pas de carton rouge, on n'exclut aucun des partenaires. Ce serait contre productif tant pour ses patients que pour l'avenir de sa patientèle. Pas de clients, pas d'argent, pas de renommée ! Et s'il y a pénurie de généralistes, il y a pléthore de patients. Un mauvais médecin finit par avoir une mauvaise patientèle car certains d'entre eux s'arrangent pour décourager tel ou tel type de personnalités qui se voient obligés de frapper aux portes qui s'ouvrent plutôt qu'à celles qui se ferment.
    Et le serment d'hyppocrate dans tout ça ? Question générale et non mis en question de Camille !
    Quelle orientation va prendre ton texte puisque Camille est de nouveau enn phase avec elle-même ?
    J'avoue que je ne sais pas trop quoi suggérer ; je suis à quia. Je découvre l'expression. Merci, Micheline !

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  6. J'oublie de signer : Gisèle (Anne C)

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  7. Bonjour Micheline, « ta » Camille m'est déjà bien sympathique. Car voici une question que je me suis souvent posée ! Comment fait un médecin pour passer sans cesse d'un patient à l'autre en consultation...
    Je me souviens bien de mon désarroi, gamine, quand je suis rentrée dans le secondaire, avec ces profs qui défilaient, et quand ce n'était pas eux, c'est nous qui devions galoper dans les couloirs, à chaque changement de cours... J'étais complètement perdue.
    Et comment font-ils pour tout retenir à cette vitesse. Sans compter la paperasse dont ils sont loin d'être épargnés ! Il s'agit d'être drôlement organisé. C'est bien raconté tout ça, avec ta plume vive et nette, on comprend. Je suis impatiente de suivre le Docteur Camille LECLERCQ dans les choix de sa nouvelle vie. Vivement les éléments de sa nouvelle vie. Animaux, nature et les Ardennes... Bon travail !
    Véro L.

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  8. Bonjour Micheline,
    Un texte attachant qui traite la consigne avec efficacité et originalité. Tu nous fais partager le douloureux sentiment d’impuissance de Camille. Les visites répétées de la mère qui devrait s’adresser à un psychologue plutôt qu’à un généraliste. On situe le milieu social par le comportement. Une réussite : rien n’est expliqué, mais tout est dit. C’est tout un monde de mal-être qui se dessine en filigrane dans ce texte, mais comme toujours, sous ta plume avec pudeur et sans appuyer.
    J’aime beaucoup la suggestion d’Andrée : le retour du gamin. A ce propos : le lait hyper protéiné est-il nécessairement sucré ? Je constate que tu es passée de l’écriture en « je » au narrateur omniscient. Au moment de la mise au point finale, il faudra veiller à une cohérence sur ce plan-là, mais maintenant c’est trop tôt. Il vaut mieux continuer sans te poser de question, tu verras au fil des semaines quelle écriture tu privilégies.

    Un détail :
    « Camille se sent un peu à quia. Ce n’est pas l’enfant seul qui est en cause, c’est la mère, c’est le milieu familial aussi qu’il faut soigner ! Et ce n’est pas la première fois que Camille reçoit les plaintes excédées de cette maman. »
    Il me semble que le paragraphe serait plus cohérent si tu inversais :
    « Ce n’est pas la première fois que Camille reçoit les plaintes excédées de cette maman. Camille se sent un peu à quia. Ce n’est pas l’enfant seul qui est en cause, c’est la mère, c’est le milieu familial aussi qu’il faut soigner ! »
    Dans ton prochain texte, un proche va donner des conseils à Camille pour l’aider à affronter son sentiment d’impuissance.
    Bon travail

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  9. MICHELINE B.
    A vous tous :
    Je me suis vraiment régalée d'être accueillie parmi vous. Excusez-moi pour les commentaires tardifs ou manquants pendant mon temps d'adaptation. Je n'avais pas bien compris le fonctionnement commun. Depuis, j'ai beaucoup apprécié tout ce travail que vous avez effectué vers moi, comme celui que j'ai fait vers vous. Aide précieuse et enrichissante s'il en est ! Fière d'avoir partagé tout ça avec vous tous. Merci. Véro.

    Chère Micheline, la voilà bien nettoyée et équilibrée : quelle savoureuse page de vie de notre sympathique Camille. Nul doute que chaque lecteur l'a adoptée, forte mais faillible.
    Tout le dilemme des contrastes indispensables à une bonne pratique de médecin sont là, bien pensés, bien mis en scène. Camille est le portrait du médecin de mes rêves, scrupuleuse et humaine à la fois.
    Et pourtant, elle semble avoir une vraie vie de femme. Cela est moins répandu. Merci pour cette maîtrise de l'écriture qui m'a beaucoup touchée. Et aussi pour tes commentaires constructifs. Au plaisir de se revoir cet automne ? Véro.
    Pour la lecture, peut-être le premier texte : le coiffeur.


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