samedi 19 mars 2022

 Camille Leclercq

 

   

 

     Camille vient de s’arrêter au feu rouge et tourne machinalement vers la droite. Son attention est attirée par la devanture du magasin qui se trouve à sa hauteur. La vitrine de la vieille petite boulangerie a changé et s’est muée en un tout nouveau  salon de coiffure. Bonne idée, pense-t-elle, ça manquait dans le quartier ! Par réflexe, elle rabat son rétroviseur, et y jette un coup d’oeil… Très bref, car le feu vient de virer au vert, et ça claxonne  derrière elle. Le soir, en se démaquillant, elle mesure l’état de fatigue de son visage… et de ses cheveux ! Une séance chez le coiffeur ne serait pas du luxe

   Un rendez-vous chez ce nouveau figaro n’a pas été difficile à obtenir. Et donc, aujourd’hui, cheveux mouillés et enturbannés, la voici invitée à s’asseoir dans un fauteuil devant une tablette et un grand miroir.

L’homme qui se tient derrière elle est aimable, souriant. Leurs regards se croisent dans la glace. A son air interrogateur, elle  répond, amusée :

-Ben, oui… On coupe !

   C’est décidé, il lui faut une nouvelle tête ! Déjà elle perçoit le cliquetis des ciseaux, des mèches sont sacrifiées, des touffes de cheveux tombent à terre… Bonheur ! On prend soin d’elle…  Il n’en faut pas plus pour que ses pensées se libèrent, s’envolent. Pause répit idéale mettre de l’ordre dans sa tête. Oui, avant toute chose tout à l’heure, il faudra qu’elle fasse un saut à la supérette  pour s’y approvisionner en denrées indispensables, café, fromages, assouplissant lessive, légumes… Et plus tard, vérifier si Mariana aura bien rafraîchi la salle d’attente de son cabinet de consultation qui vient d’être réaménagé. Car les choses changent : Elle vient de s’affranchir de la tutelle du Docteur Fontaine et lui a annoncé qu’elle limiterait ses prestations au sein Centre Médical pour se focaliser dorénavant sur sa propre patientèle. Et tout cela dans un environnement bien agencé et sain. Un virage dans sa vie, quoi! En douceur, mais enthousiasmant !

   Délicate attention! Une  main discrète vient de déposer devant elle sur la tablette un plateau avec un café et un biscuit. Impossible de résister ! Son esprit se met à vagabonder de plus belle. Le futur à nouveau l’interpelle. Elle se prend à rêver à de possibles options professionnelles supplémentaires, comme s’impliquer dans un Services des Urgences… Pourquoi pas, puisqu’elle en  possède le certificat… Ou se mettre en piste d’un débouché en Maison de repos  ? Les chemins à explorer ne manquent pas. Bref elle gamberge !

   Pendant que les rêvent les plus hardis se bousculent dans sa tête, le coiffeur, lui, s’est évertué à tourner autour d’elle, à prendre du recul, à affiner sa coupe. Un ballet discret, pas désagréable du tout.

-Vous voulez bien vous levez, s’il vous plaît ? Il faut que je vérifie la nuque…

Enfin, satisfait de son travail, il fait pivoter le fauteuil. Profil droit, puis gauche, et puis le dos avec recours à un miroir à main. Camille ne peut qu’opiner du bonnet et sourit, satisfaite.

-Pas de laque, assène-t-il, c’est passé de mode ! Au contraire n’hésitez pas à vous passer la main dans les cheveux de temps à autres… Ça donne de la vie, du piquant à la coiffure !

-Ah oui, approuve-t-elle sans  réserve, j’ai horreur de ce qui est figé !

 

 

--

 

 

     Comme le temps passe, soupire Camille, il faut qu’elle se dépêche! Le cabinet de consultation n’est pas éloigné, heureusement. Premiers gestes quand elle y arrive, c’est de se débarrasser de son sac, d’accrocher sa veste au porte-manteau, et d’enfiler une blouse blanche. Sur le bureau, tout est en ordre, clair et net. Il lui reste un court moment pour prendre connaissance de ce courrier qu’elle a raflé en vitesse dans la boîte aux lettres.

  

   Elle a beaucoup repensé aux projets qu’elle avait échafaudés dans un moment de béatitude chez le coiffeur : mais non, prématurés, c’est évident! Il faut qu’elle se concentre sur le présent, pardi ! Et le présent, c’est l’inconnu. C’est pour cela qu’elle a choisi d’être médecin généraliste. Les orthopédistes, eux, ils savent qu’ils vont voir défiler des pieds toute la journée, et les cardiologues qu’ils devront surveiller des seniors pendant vingt minutes sur un vélo hyper sophistiqué et connecté!

Pour elle par contre, c’est chaque fois l’inconnu. Le patient sort de la salle d’attente, un peu anxieux peut-être, mais c’est à lui d’annoncer la couleur. On ignore tout de ce qui va sortir de sa bouche. Et il faut être à l’écoute, et vigilant!

  

   La première à venir prendre place devant le bureau ce matin, c’est une maman avec son gamin.

- Bonjour, Docteur, Merci de me recevoir aussi vite. Voici ce qui se passe…

Elle raconte : C’est Jules, évidemment ! Elle ne sait plus quoi faire… Regardez-le, Docteur! Regardez comme il est pâle! Et renfrogné! Il ne mange presque pas, rien ne lui plaît… Ah si, des sucreries et des sodas, tant que vous voulez! Il ne dort pas bien non plus, il est distrait…. Ses résultats scolaires? Une catastrophe! Et en plus, quand on lui demande, il ne parle pas… On dirait qu’il n’est pas là ! Bref, je ne sais plus quoi faire, Docteur!

    Camille a écouté les doléances avec bienveillance, mais sans quitter du regard le garçon assis en face d’elle, l’air penaud, et qui attend que ça passe…

Que dire? Que dire à ce jeune? Que lui prescrire? Bien sûr, les patients sont rassurés quand ils s’en retournent avec une ordonnance, aussi anodine soit-elle. Mais cela ne résout pas tout évidemment.

Ce n’est pas la première fois que Camille reçoit les plaintes excédées de cette maman. Elle se sent un peu à quia. C’est la mère, c’est le milieu familial aussi qu’il faut soigner!

Avec toute d’empathie dont elle est capable, elle se penche alors vers l’enfant, échange quelques mots encourageants, essaie de lui arracher un vague sourire… Elle retrousse la petite manche du pull et prend la tension du gamin. Puis, risquant le tout pour le tout, elle lui glisse entre les mains un berlingot de lait hyper protéiné. Comme un discret petit contrat, entre eux deux, avec la promesse tacite de faire ce qui est inscrit sur le papier d’ordonnance. Ok, Jules? On se revoit bientôt ?

Ils sont partis.

A-t-elle agi comme il convenait ? ?

Allons, pas d’états d’âme pour le moment, Camille! Le patient suivant est déjà là…


--

 

     Le Dr. Fontaine a insisté pour qu’elle se joigne à ce drink de bienfaisance qu’il organise en sa clinique.

Et Camille s’est laissé convaincre. Pourquoi pas, elle lui doit bien ça, à ce cher docteur !

   Lorsqu’elle franchit le seuil du hall qui mène à la salle réception, le local est déjà plein de monde. L’ambiance est cordiale, les bulles circulent, ça papote, ça sourit à droite et à gauche : toutes choses qui permettent  à Camille de se sentir tout de suite à l’aise. De loin déjà, Catherine, ex-collègue de travail, lui fait un grand signe amical pour l’inviter à la  rejoindre. Camille n’hésite pas, se fraie un chemin pour  tomber dans un groupe d’amis médecins qui l’accueillent avec bonhommie. Les présentations sont faites rapidement : « Voici, Jean, il est gynéco…Elle, c’est Sylviane, dermato… ». Bref, on fait connaissance dans la simplicité.

-Et voici, Camille, s’exclame Catherine ! Mon amie et… accessoirement généraliste ! Dis donc, toi,  tu as vachement changé de look!

-Quoi ? Ma coiffure ? Ah, oui, un coup de tête !

Tous les regards sont tournés vers elle avec un sourire intéressé..

Alors, un peu confuse d’être tout à coup le centre d’intérêt, elle rit et,  pour faire diversion, se met à raconter le virage qu’elle a effectué ces derniers temps: sa décision subite de changer de coiffure, les aménagements apportés à son cabinet de consultation, les grandes lignes du renouveau de son quotidien depuis qu’elle a quitté la clinique, et sa satisfaction de voir qu’un  nombre plus que satisfaisant de patients l’ont suivie… Ce qui n’a pas manqué d’ailleurs de la confronter à des pathologies inattendues.

On approuve, on opine du bonnet, on sourit autour d’elle : les uns et les autres ont aussi connu ça.

   Puis - ça lui vient comme ça! – elle se sent l’irrépressible envie de leur faire part de l’histoire de Jules. Oui Jules, ce brave gamin qu’il a bien fallu traîner devant une blouse blanche parce que « Ca ne roule pas comme il faut, Docteur ! ». Elle avait  écouté les doléances de la mère, sans quitter des yeux l’enfant qui gardait la tête baissée et se tortillait sur sa chaise en proie à un mal être évident, vraisemblablement victime d’une pesante pression familiale. Que faire ?

Camille interroge les confrères du regard, à droite et à gauche,  avec un haussement d’épaules en signe d’impuissance.

-Mais ce qui est curieux, renchérit-elle aussitôt, c’est que l’histoire ne s’est pas arrêtée pas là !

Et de raconter comment, quelques jours plus tard, au Supermarché, elle était tombée sur le même  Jules, au rayon librairie.

-Tiens, qui voilà ! Bonjour, Jules ! Comment tu vas ? Qu’est-ce que tu fais ici, tout seul ?

A mots comptés, lorsqu’elle s’était penchée vers l’enfant pour le questionner, il avait expliqué que sa mère était là-bas au rayon boucherie et qu’il en profitait pour regarder les différentes couleurs de marqueurs.

Elle avait alors saisi l’occasion : « Tu aimes dessiner, Jules ? »

-Je ne sais pas ce qui m’a pris, conclut-elle en se mordant les lèvres. Je l’ai encouragé, et suggéré même de me faire parvenir un dessin. Est-ce que j’ai bien fait ? Vous croyez que j’ai outrepassé ma réserve professionnelle vis-)à-vis des parents ?

Catherine n’a pas bronché. Tous sont restés attentifs à son histoire mais  s’abstiennent poliment ou esquissent une petite moue dubitative. Ils ne savent que dire…

Une voix pourtant se fait entendre à l’arrière du groupe :

-Mais pourquoi se torturer ainsi ?... Camille, c’est ça ? Pourquoi toutes ces questions, Camille ?

Elle s’est retournée, surprise.

Qui c’est celui-là,  qui abonde en son sens ?

L’autre sourit :

-On peut en parler, si ça vous dit… ?

 

--

 

 

   Camille a fait volte-face et se trouve nez à nez avec un type au sourire malicieux.

-En parler ? s’étonne-t-elle. C’est vous qui venez de dire ça ?

-Oui, c’est moi… Enfin, si toutefois ça vous tente, concède-t-il, évasif.

-Mais, parler… de quoi ?

-Eh bien, des questions que vous vous posez ! Vous en parliez avec vos amis il y a un instant, non ? Vous disiez que vous avez des doutes à propos de l’attitude à adopter vis-à-vis d’un de vos patients… Un certain petit Jules, si j’ai bien compris.

-Oui, c’est ça… Vous voulez dire… en parler, mais avec qui ? ? Avec vous, en particulier ?

-Oui… Si vous le souhaitez, bien entendu !

-Pourquoi ? Vous êtes psy ?

Il écarquille les yeux, légèrement moqueur :

-Vous trouvez que j’ai l’air d’un psy ?

De petits rires étouffés sont perceptibles dans le dos de Catherine. Sa copine et les autres médecins, n’ont pas résisté à la tentation de se rapprocher et suivent l’aparté avec un intérêt manifeste.

Un tantinet déstabilisée, Camille se réfugie dans une formule d’excuse : 

-Peut-être pas « psy » mais… vous avez l’air très sûr de vous !

-Parce que vous pensez que les psys sont pleins de certitudes ? Si sûrs d’eux ?

-Non, je ne dis pas ça…

Toujours finaud, l’homme pousse à la provocation, et d’un air mutin : :

-Mais alors dites-moi, par exemple…  Dans quelle profession me voyez-vous ?

La perche est inattendue.

-Je ne sais pas moi…

-Allons, réfléchissez, appuie-t-il.

-Allez, Camille, abonde Catherine,  émoustillée tout à coup… Un peu d’imagination, que diable ! Quel peut bien être son métier, à ce bougre ?

Alors puisqu’il qu’on l’accule à un jeu du chat et de la souris :

-Euh, je dirais… Pédiatre !

-Non !

-Instituteur, alors ?

-Du tout ! Vous vous égarez, Camille tranche le maître de la joute improvisée.

- ???

-Vous ne voyez toujours pas ? Eh bien, voilà, je me dévoile : je m’appelle Christophe Bourlard. Chris pour les intimes ! Et je suis ostéopathe. Vous savez : « Ostéopathe » ! Celui qui soigne les raideurs du corps en faisant « crac crac » avec les articulations !

Il se fend cette fois d’un sourire ironique, les autres éclatent de rire, et Camille rend les armes ;

-Eh bien, cher Monsieur l’ostéopathe, concède-t-elle, je suis flattée de faire votre connaissance !

Même si elle a été déstabilisée par ces échanges à fleurets mouchetés, Camille s’est en fin de compte amusée de la bonne humeur communicative des uns et des autres. Et, intriguée surtout par le défi et les assauts de l’intrus.

Lui, Chris Bourlard, tout en la taquinant, ne l’a pas quittée des yeux.

   Mais la voix du Docteur Fontaine se fait entendre du fond du local et le bruit des conversations baisse d’un ton. Les groupes se disloquent, on s’approche de l’hôte qui entreprend de s’exprimer sur le pourquoi de cette réunion festive et sur l’objectif généreux qu’il poursuit dans le cadre de la médecine infantile.

Fin du speech enfin, couronné par des applaudissements. L’assemblée se démantèle, les uns se dirigent vers le petit bar, d’autres sont à la recherche des plateaux de zakouskis qui circulent, on se frôle, on se bouscule. Camille, elle, se fraie un chemin vers le Docteur Fontaine pour aller le féliciter quand une main la sollicite à l’épaule

-Oui ?

C’est Bourlard.

Il est sur le départ, manifestement… Il sourit , comme toujours, et exhibe un carton qu’il tend à Camille.

-Tenez, souffle-t-il avec un clin d’œil complice… Sait-on jamais, s’il vous arrivait de vous casser le dos !

Camille jette un coup d’œil à la carte de visite et s’apprête à lui répondre mais il s’est déjà fondu dans la foule…

 

 

--

 

     IL y a des jours comme ça où tout va de travers, on ne sait pas pourquoi. Mauvaise nuit ?  Configuration capricieuse des astres ? Peu importe, il faut aller de l’avant !

     La journée avait pourtant bien commencé pour Camille. La veille, elle était allée se réfugier chez son amoureux, ce n’est pas si fréquent. Alex court toujours par monts et par vaux, en Belgique et ailleurs, pour donner des conférences sur l’avenir du nucléaire. Petite soirée douillette donc, et ce samedi matin elle a même insisté pour conduire son homme à l’aéroport.

Mais le climat a rapidement viré au gris. Rentrée à la maison, c’est pour être confrontée à une facture déjà négligée, et pour constater que le frigo vide. Des achats au Supermarché s’imposent. Mais alors qu’elle les espérait rapides, ces courses s’avèrent finalement poussives, fatigantes… Et dans la parfumerie où elle déboule, c’est la déception également, pas de rimmel de sa marque préférée : « Rupture de stock, Madame. Désolée ! »

   Et l’heure tourne, évidemment! Il s’agit dans la foulée de  faire un saut chez les Rombaud, ce couple de petits vieux auquel elle a l‘habitude de rendre visite chaque semaine. En fin de matinée, le temps de prendre de leurs nouvelles, de vérifier leur tension et de délivrer ces habituelles ordonnances qui vont les rassurer. Le tout arrosé d’un doigt de porto, bien sûr!

Il est midi, Camille prend congé.

-A la semaine prochaine, Docteur !

   Dehors, alors qu’elle emprunte l’étroit chemin qui traverse le jardinet, son portable sonne. Elle sursaute, se débat avec le fourbi de son sac… Pas le temps de dire « Allo ? », elle heurte un méchant pavé, trébuche et est  irrésistiblement déportée vers le mur de la maison. La douleur au pied est instantanée. Sonnée, elle se relève avec peine et se dirige en clopinant vers sa voiture. Lorsqu’elle rejoint enfin son domicile, son premier geste est d’aller extraire du congélateur la pochette de gel qu’elle va pouvoir appliquer non seulement sur sa cheville  mais aussi, semble-t-il, sur son épaule. Calée entre les coussins du canapé, entreprend de se faire de lents et patients massages avec un onguent à l’arnica. Après quoi elle peut enfin souffler, s’allonger… Et laisser courir ses pensées…

Qu’a-t-elle d’autre  au programme, cet après-midi ? Pas grand-chose heureusement, elle va pouvoir récupérer. Et demain ? Demain, dimanche ? Ah, oui, elle s’est engagée à rejoindre Catherine et son groupe de marcheurs  pour une balade en forêt ! Chouette ! Elle aime arpenter les sentiers sous la voûte des feuillus qui frémissent au vent, elle aime marcher,  elle aime échanger avec ces sportifs du dimanche qui s’époumonent à ses côtés… Elle aime capter leurs mots creux, leurs confidences parfois… Elle aime aussi les silences.                                             

Oui, mais… avec cette cheville ? Non ! Pas possible d’avaler les huit kilomètres  annoncés ! Pffft ! Foutu !

Il faut prévenir Catherine qu’elle déclare forfait !

-Non, tu ne pas nous faire ça ! s’exclame la copine. Tu ne vas pas nous faire faux bond !

-Si, si…  C’est trop pour moi ! … Je ne pourrai pas!

L’une et l’autre se désolent de ce regrettable contretemps. Alors, pour alléger l’atmosphère, Catherine recourt à une pirouette ;

-Ah ben !... C’est Bourlard qui va être déçu !

-Bourlard ? Pourquoi, Bourlard ? Tu crois qu’Il sera là ? Tu penses ce que tu dis ?

-Mais non ! Je rigole, je te fais marcher ! Mais… c’est tout de même dommage que tu ne viennes pas ! !

Camille raccroche le téléphone, rêveuse.

« Bourlard ? Dommage, oui,  vraiment! ».

Il y a de ces rencontres inattendues qui vous interpellent plus qu’on ne voudrait.

--

                                                                                                                        

     En sortant de son lit ce lundi matin, Camille est loin d’imaginer les moments surprenants et denses qu’elle va vivre dans la journée.

Ses premiers gestes après avoir rejeté la couette, ce sont des pas prudents pour s’assurer de la solidité de sa cheville. Puis ce sont des mouvements lents, mesurés pour ménager cette épaule qui la fait toujours souffrir, surtout lorsqu’il s’agit d’enfiler un vêtement ou même de se laver les dents. La sagesse veut qu’elle recoure sans tarder à l’avis d’un collègue.

Pour l’instant, petit déjeuner restreint et café lui apportent une diversion. Dans le courrier qu’elle dépouille, une enveloppe retient son attention. L’adresse a dû être écrite par une main juvénile pour faire parvenir un dessin : l’esquisse rudimentaire d’une maison, avec un arbre et un soleil, le tout signé « Jules ». Camille sourit en elle-même avec cette pensée réconfortante : j’ai bien fait de le confier à un psy !

Tout en avalant un café de plus, elle épluche son agenda, donne quelques coups de fil, répond à une demande de rendez-vous, puis se décide à appeler un – et même deux – kinés,  afin de leur soumettre son épaule. Mais l’un travaille à l’hôpital et est débordé ; et l’autre, absent pour cause de congrès médical.

Une idée saugrenue lui traverse alors l’esprit : Pourquoi pas Bourlard ?

Mais, aux dires de la secrétaire, Bourlard lui aussi est surchargé, et inaccessible pour le moment car il donne cours. Alors, pressée malgré tout par le temps, elle remet ses démarches à plus tard et décide de se rendre à son cabinet de consultation à pied. Dans son état, mieux vaut éviter de prendre le volant.

   Elle est en pleine consultation lorsque son portable sonne. C’est Bourlard ! Elle ne décroche pas pourtant, et attendra que son patient ait quitté le cabinet pour rappeler.

-Allo, Docteur, Bourlard ?... Bonjour ! C’est moi, Leclercq à l’appareil ! Docteur Leclercq…… Vous vous souvenez ?

-Leclercq ? Ah, oui, Camille, Leclercq ?  La Camille du petit Jules ? appuie-t-il d’un ton ironique.

-C’est c’est ça, oui. Celle de la réception du Dr. Fontaine.

-Oui, oui, je me souviens…

-Heureux de vous entendre, Camille !... Quel dommage d’avoir raté la promenade dans les bois, hier! Vous nous avez manqué !

-Justement, j’aimerais avoir un rendez-vous…

-Ah, oui? C’est quoi, le problème ?

-Mon épaule… Une mauvaise chute.

-On a fait des folies de son corps, Camille ? Non ?... Alors, disons… 19h ? Après mon dernier patient.

L’échange était léger, cordial. Rendez-vous est pris.

    Et quelques heures plus tard, Camille franchit le seuil du Cabinet d’Ostéopathie.

Sans attendre qu’elle lui tende la main, il lui indique le siège devant son bureau.

-Alors, chère consœur, que se passe-t-il ?

Elle explique.

-Je vois… Eh bien, nous allons examiner ça !... Venez par ici, à ma table d’examen… Prenez place.

Camille obéit, s’assied, intimidée. Lui, ne blague plus comme il l’avait fait lors de la réception du Dr. Fontaine. Il opte cette fois pour le profil « blouse blanche ».

-Il faut  sans doute que… ? souffle-t-elle en l’interrogeant du regard.

-Ben oui, le chemisier !

 Démunie, troublée de devoir se déshabiller et se retrouver devant lui en soutien-gorge, elle ne peut réprimer un frisson.

-Vous avez froid ?

Petit trait d’ironie, malgré tout? Elle entreprend de se libérer délicatement d’une manche, d’abord, puis de l’autre, tout en jetant un coup d’œil à la dérobée à cet homme qu’elle n’a croisé qu’une seule fois lors d’une réception, qui l’avait largement taquinée mais qui l’avait aussi troublée plus qu’elle n’aurait voulu, et qui pour l’instant est à nouveau maître de la situation.

Concentré sur son examen médical, il l’invite à lever le bras, vers le haut, vers l’avant, puis vers l’arrière, attentif à la moindre crispation de son visage.

-Je vois, conclut-il après un moment. Je vais juste faire uste une petite vérification encore…

 Il s’est glissé derrière elle cette fois, et s’applique à faire jouer les ligaments des omoplates. Elle le sent exercer dans son dos des manipulations précises… des attouchements prudents… Mais, n’est-ce pas un souffle chaud qui vient d'effleurer sa nuque? Le silence dans la pièce s’est fait opaque. Une tension électrique s’est emparée d'elle, son cœur bat la chamade.

Enfin, il revient de face, et la fixe intensément. Vient-il de réprimer un geste? Une hésitation d’une fraction de seconde ?… Non, il choisit de prendre du recul et s’efface devant le diagnostic d’examen :

-Pas grave tout ça, Madame Leclercq, conclut-il. Quelques séances de kiné et ce sera tout.

C’en est fini des hésitations, d’un hypothétique élan réprimé vers elle… Il a retrouvé son style « blouse blanche » et met fin à l’entretien avec un de ces sourires dont il a le secret,  bienveillant, légèrement moqueur.

Sur le trottoir, dehors, c’est au tour de Camille de se dire « Dommage… ! »

Qui sait… Plus tard peut-être ?

 

--

 

   Ce qu’elle est loin d’imaginer en effet c’est qu’il va l’appeler deux jours plus tard…

-Allo, Camille ?

Elle reconnait d’emblée la voix aux inflexions piquantes.

-Chris, à l’appareil !

-Ah, bonjour Christophe !  Quelles nouvelles ?

-C’est à moi plutôt de vous demander comment vous vous sentez…

-Eh bien… de mieux en mieux. Merci. Les anti-inflammatoires font leur effet… Et vous, cher confrère, quoi de neuf ?

-Eh bien, je me disais… Je me demandais si…On pourrait peut-être se tutoyer, non?... Ca te dirait d’aller boire un verre quelque part, Camille ?

-Ah ?... Oui, pourquoi pas ? Avec plaisir...

-Ca peut même se faire chez moi, tiens ! … Avec un petit massage supplémentaire à cette fichue épaule !

-Super ! Après les consultations, alors ! A tout à l’heure…

   C’est ainsi qu’en début de soirée Camille est invitée au domicile de Christophe Boulard. L’accueil, sur un ton conventionnel, se fait rapidement léger, familier.

-Blanc… ou rouge ? lance-t-il en exhibant ses bouteilles de vin.

Ils trinquent.

Surprise, par cette invitation inattendue,  Camille se détend pourtant, elle se sent bien, rit, sourit de la gaité communicative de son hôte.

Tout à  coup :

-Allons, viens… Approche ! Que je vérifie ces  ligaments, tout de même !…

Il a glissé sa main dans l’encolure du chemisier et repère immédiatement les points de jonction délicats qu’il va palper. Camille suit, en pensée, le parcours des doigts sur sa peau. Ils sont sûrs d'eux mais... doux, de plus en plus doux. Ils hésitent, dérivent… Jusqu’où vont-ils s’aventurer ?... Jusqu’où vont-ils s’égarer pour ajouter encore au trouble de Camille?… Elle se sent vibrer de toutes ses entrailles. Et le trouble est d’autant plus évident que le regard s'est fait intense, interrogateur.                                                                                                                                                                                    Enfin, ce sont ses lèvres qui approchent, prudentes mais persuasives…

Le baiser est là, cette fois…

Submergée de désir par une longue attente, Camille ne peut répondre qu’avec gourmandise…

 

-oOo-

12 commentaires:

  1. Bonjour Micheline,
    Joli, efficace et discret re-travail de ton texte.
    L'ensemble se lit plus agréablement et on ne peut que compatir avec Camille. Compatir et espérer...
    L'élégance et la finesse des traits, l'humour subtile parsemé ça et là, font qu'on est captivés et conquis.
    Merci pour ce beau moment tout à fait crédible et bien observé.
    Amicalement,
    Jan.

    RépondreSupprimer
  2. bonsoir Micheline,

    Quel plaisir de lecture, un vocabulaire raffiné, des tempéraments vivants, une histoire en plein jour, et le baiser final et gourmand qui arrive comme le dessert ! Bravo.
    Pour la lecture : tous les textes méritent d'être lus, puisqu'il faut en choisir un :
    IL y a des jours comme ça où tout va de travers, on ne sait pas pourquoi. Mauvaise nuit ?
    jusque
    Il y a de ces rencontres inattendues qui vous interpellent plus qu’on ne voudrait.

    amicalement,

    Ama M

    RépondreSupprimer
  3. Bonjour Micheline,
    Cela se lit comme du petit lait... On aime Camille si vraie et attachante sous ta plume. On sourit avec tendresse de ses hésitations, de ses élans, de la générosité de ses engagements.
    Que choisir quand tout le texte séduit ? Peut-être vais-je me rallier au choix de "il y a des jours comme ça..." pour la rupture de ton.
    Amicalement... et encore bravo.
    Andrée

    RépondreSupprimer
  4. Chère Micheline
    Ton travail parachevé est un délice à lire. Ton écriture légère et raffinée a su, une nouvelle fois, me captiver, m’enchanter.
    C’était fort agréable de partager quelques moments de la vie de Camille. Le jeu de séduction de la dernière scène est particulièrement réussi. Impossible de ne pas frémir sous les doigts de Maxime !
    Pour la lecture je suggère le paragraphe de la rencontre de Camille et Christophe. « Camille fait volte face… » Que les mois à venir te soient agréables. Rendez-vous début octobre ! Bien à toi. FRANCOISE

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour Micheline,

    Ta Camille est attachante, très humaine dans son approche professionnelle et dans ses attentes de jeune femme. On lui souhaite tout le bonheur du monde ! Ton écriture élégante et suggestive et les dialogues vivants et naturels font merveille.
    Pour la lecture publique, j'hésiterais entre les deux textes "Il y a des jours comme ça où tout va de travers" et "En sortant de son lit ce lundi matin".
    Bravo pour ta belle réussite !

    Marie-Claire

    RépondreSupprimer
  6. Bonjour Micheline,
    On reconnaît ton style délicat, tout en émotions frissonnantes, un érotisme discret à peine suggéré, une écriture qui me rappelle les meilleurs Sagan. Le personnage de Camille est intéressant et attachant. On vit avec elle, on partage ses moments d’anxiété et ses moments d’espoir, autant que ses ennuyeuses corvées. Tout est ancré dans l’action, dans le concret, dans l’action, ce qui fait vivre un personnage et un texte. Dans cette version définitive tu amalgames habilement les soucis de Camille-médecin et les désirs de Camille-femme. J’ai repéré quelques petits soucis de cohérence que je t’ai suggérés dans les annotations. Peu de chose.
    Je suis d’accord avec les commentaires qui figurent déjà sur ton blog : tous les textes se prêtent à la lecture-spectacle. Et toi ? Qu’en penses-tu ?
    Bien cordialement.

    RépondreSupprimer
  7. Chère Micheline,
    Quelle agréable sensation de me prélasser dans ta nouvelle !
    Une belle friandise amoureuse tout en douceur et légèreté.
    Bref, j'ai adoré !!!
    Bien amicalement
    Christiane

    RépondreSupprimer
  8. Bonjour Micheline,
    Pour la lecture, mon choix se porte sur "En sortant de son lit lundi matin".
    Au plaisir de la lectureen octobre !

    Amicalment, Gisèle

    RépondreSupprimer
  9. Bonjour Micheline,
    Ta nouvelle est pleine de fraîcheur et se lit avec un vif plaisir.
    La vie ordinaire avec ses petits riens qui en font toute la richesse.
    Pour la lecture, je suggère, comme Anne, le passage commençant par "En sortant de son lit ce lundi matin".
    Bravo et à bientôt,
    José

    RépondreSupprimer
  10. Bonjour Micheline,
    Une jolie nouvelle, romantique à souhait. Dès le début, j'ai eu envie que Camille et Christophe, ça matche ! Voilà qui est fait ! C'est léger, agréable à lire, j'en redemande.
    Pour l'extrait à lire, je choisis : En sortant de son lit lundi matin.
    Cordialement,
    Cathy

    RépondreSupprimer
  11. JOSE V.
    A vous tous :
    Je me suis vraiment régalée d'être accueillie parmi vous. Excusez-moi pour les commentaires tardifs ou manquants pendant mon temps d'adaptation. Je n'avais pas bien compris le fonctionnement commun. Depuis, j'ai beaucoup apprécié tout ce travail que vous avez effectué vers moi, comme celui que j'ai fait vers vous. Aide précieuse et enrichissante s'il en est ! Fière d'avoir partagé tout ça avec vous tous. Merci. Véro.

    Bonjour José, j'ai très bien fait de laisser passer un peu de temps avant cette version nettoyée et redéfinie : j'en ai reçu beaucoup de plaisir à tous vous lire, et particulièrement ton travail, ce dont je te remercie. On avance vite et sûrement dans ton texte, on va à l'essentiel. L'ensemble est resté extrêmement émouvant, mes larmes ont surgi plusieurs fois, tant la logique de compréhension que tu as améliorée est efficace, plus juste. Les « leçons » vécues sont les mêmes, mais répondent à plus de logique dans ce qu'elles apportent à la vie de cette famille ainsi présentées. Un régal, bravo. Impatiente de te rencontrer en octobre. Véro

    Pour la lecture, je propose ''Le récit d'Amina.''
    Car il est presque une histoire dans l'histoire, et porteur de fortes valeurs féminines.

    RépondreSupprimer