Camille Leclercq
Camille
vient de s’arrêter au feu rouge et tourne machinalement vers la droite. Son
attention est attirée par la devanture du magasin qui se trouve à sa hauteur. La
vitrine de la vieille petite boulangerie a changé et s’est muée en un tout
nouveau salon de coiffure. Bonne idée, pense-t-elle,
ça manquait dans le quartier ! Par réflexe, elle rabat son rétroviseur, et
y jette un coup d’oeil… Très bref, car le feu vient de virer au vert, et ça
claxonne derrière elle. Le soir, en se
démaquillant, elle mesure l’état de fatigue de son visage… et de ses cheveux !
Une séance chez le coiffeur ne serait pas du luxe
Un rendez-vous chez ce nouveau figaro n’a
pas été difficile à obtenir. Et donc, aujourd’hui, cheveux mouillés et
enturbannés, la voici invitée à s’asseoir dans un fauteuil devant une tablette
et un grand miroir.
L’homme qui
se tient derrière elle est aimable, souriant. Leurs regards se croisent dans la
glace. A son air interrogateur, elle répond, amusée :
-Ben, oui…
On coupe !
C’est décidé, il lui faut une nouvelle
tête ! Déjà elle perçoit le cliquetis des ciseaux, des mèches sont
sacrifiées, des touffes de cheveux tombent à terre… Bonheur ! On prend
soin d’elle… Il n’en faut pas plus pour
que ses pensées se libèrent, s’envolent. Pause répit idéale mettre de l’ordre
dans sa tête. Oui, avant toute chose tout à l’heure, il faudra qu’elle fasse un
saut à la supérette pour s’y
approvisionner en denrées indispensables, café, fromages, assouplissant
lessive, légumes… Et plus tard, vérifier si Mariana aura bien rafraîchi la
salle d’attente de son cabinet de consultation qui vient d’être réaménagé. Car
les choses changent : Elle vient de s’affranchir de la tutelle du Docteur
Fontaine et lui a annoncé qu’elle limiterait ses prestations au sein Centre
Médical pour se focaliser dorénavant sur sa propre patientèle. Et tout cela
dans un environnement bien agencé et sain. Un virage dans sa vie, quoi! En
douceur, mais enthousiasmant !
Délicate attention! Une main discrète vient de déposer devant elle
sur la tablette un plateau avec un café et un biscuit. Impossible de résister !
Son esprit se met à vagabonder de plus belle. Le futur à nouveau l’interpelle. Elle
se prend à rêver à de possibles options professionnelles supplémentaires, comme
s’impliquer dans un Services des Urgences… Pourquoi pas, puisqu’elle en possède le certificat… Ou se mettre en piste
d’un débouché en Maison de repos ? Les chemins à explorer ne
manquent pas. Bref elle gamberge !
Pendant que les rêvent les plus hardis se
bousculent dans sa tête, le coiffeur, lui, s’est évertué à tourner autour d’elle,
à prendre du recul, à affiner sa coupe. Un ballet discret, pas désagréable du
tout.
-Vous voulez
bien vous levez, s’il vous plaît ? Il faut que je vérifie la nuque…
Enfin,
satisfait de son travail, il fait pivoter le fauteuil. Profil droit, puis
gauche, et puis le dos avec recours à un miroir à main. Camille ne peut qu’opiner
du bonnet et sourit, satisfaite.
-Pas de
laque, assène-t-il, c’est passé de mode ! Au contraire n’hésitez pas à
vous passer la main dans les cheveux de temps à autres… Ça donne de la vie, du
piquant à la coiffure !
-Ah oui, approuve-t-elle
sans réserve, j’ai horreur de ce qui est
figé !
--
Comme le temps passe, soupire Camille, il
faut qu’elle se dépêche! Le cabinet de consultation n’est pas éloigné,
heureusement. Premiers gestes quand elle y arrive, c’est de se débarrasser de
son sac, d’accrocher sa veste au porte-manteau, et d’enfiler une blouse
blanche. Sur le bureau, tout est en ordre, clair et net. Il lui reste un court
moment pour prendre connaissance de ce courrier qu’elle a raflé en vitesse dans
la boîte aux lettres.
Elle a beaucoup repensé aux projets qu’elle avait échafaudés dans un
moment de béatitude chez le coiffeur : mais non, prématurés, c’est évident! Il
faut qu’elle se concentre sur le présent, pardi ! Et le présent, c’est
l’inconnu. C’est pour cela qu’elle a choisi d’être médecin généraliste. Les
orthopédistes, eux, ils savent qu’ils vont voir défiler des pieds toute la
journée, et les cardiologues qu’ils devront surveiller des seniors pendant
vingt minutes sur un vélo hyper sophistiqué et connecté!
Pour elle par contre, c’est
chaque fois l’inconnu. Le patient sort de la salle d’attente, un peu anxieux
peut-être, mais c’est à lui d’annoncer la couleur. On ignore tout de ce qui va
sortir de sa bouche. Et il faut être à l’écoute, et vigilant!
La première à venir prendre place devant le bureau ce matin, c’est une
maman avec son gamin.
- Bonjour, Docteur, Merci de me
recevoir aussi vite. Voici ce qui se passe…
Elle raconte : C’est Jules,
évidemment ! Elle ne sait plus quoi faire… Regardez-le, Docteur! Regardez comme
il est pâle! Et renfrogné! Il ne mange presque pas, rien ne lui plaît… Ah si,
des sucreries et des sodas, tant que vous voulez! Il ne dort pas bien non plus,
il est distrait…. Ses résultats scolaires? Une catastrophe! Et en plus, quand on
lui demande, il ne parle pas… On dirait qu’il n’est pas là ! Bref, je ne sais
plus quoi faire, Docteur!
Camille a écouté les doléances avec
bienveillance, mais sans quitter du regard le garçon assis en face d’elle,
l’air penaud, et qui attend que ça passe…
Que dire? Que dire à ce jeune?
Que lui prescrire? Bien sûr, les patients sont rassurés quand ils s’en
retournent avec une ordonnance, aussi anodine soit-elle. Mais cela ne résout
pas tout évidemment.
Ce n’est pas la première fois que
Camille reçoit les plaintes excédées de cette maman. Elle se sent un peu à
quia. C’est la mère, c’est le milieu familial aussi qu’il faut soigner!
Avec toute d’empathie dont elle
est capable, elle se penche alors vers l’enfant, échange quelques mots
encourageants, essaie de lui arracher un vague sourire… Elle retrousse la
petite manche du pull et prend la tension du gamin. Puis, risquant le tout pour
le tout, elle lui glisse entre les mains un berlingot de lait hyper protéiné.
Comme un discret petit contrat, entre eux deux, avec la promesse tacite de
faire ce qui est inscrit sur le papier d’ordonnance. Ok, Jules? On se revoit
bientôt ?
Ils sont partis.
A-t-elle agi comme il
convenait ? ?
Allons, pas d’états d’âme pour le
moment, Camille! Le patient suivant est déjà là…
--
Le Dr. Fontaine a insisté pour qu’elle se
joigne à ce drink de bienfaisance qu’il organise en sa clinique.
Et Camille
s’est laissé convaincre. Pourquoi pas, elle lui doit bien ça, à ce cher docteur !
Lorsqu’elle franchit le seuil du hall qui
mène à la salle réception, le local est déjà plein de monde. L’ambiance est
cordiale, les bulles circulent, ça papote, ça sourit à droite et à
gauche : toutes choses qui permettent à Camille de se sentir tout de suite à l’aise.
De loin déjà, Catherine, ex-collègue de travail, lui fait un grand signe amical
pour l’inviter à la rejoindre. Camille n’hésite
pas, se fraie un chemin pour tomber dans
un groupe d’amis médecins qui l’accueillent avec bonhommie. Les présentations
sont faites rapidement : « Voici, Jean, il est gynéco…Elle, c’est
Sylviane, dermato… ». Bref, on fait connaissance dans la simplicité.
-Et voici,
Camille, s’exclame Catherine ! Mon amie et… accessoirement généraliste !
Dis donc, toi, tu as vachement changé de
look!
-Quoi ?
Ma coiffure ? Ah, oui, un coup de tête !
Tous les
regards sont tournés vers elle avec un sourire intéressé..
Alors, un
peu confuse d’être tout à coup le centre d’intérêt, elle rit et, pour faire diversion, se met à raconter le
virage qu’elle a effectué ces derniers temps: sa décision subite de changer de
coiffure, les aménagements apportés à son cabinet de consultation, les grandes
lignes du renouveau de son quotidien depuis qu’elle a quitté la clinique, et sa
satisfaction de voir qu’un nombre plus
que satisfaisant de patients l’ont suivie… Ce qui n’a pas manqué d’ailleurs de
la confronter à des pathologies inattendues.
On approuve,
on opine du bonnet, on sourit autour d’elle : les uns et les autres ont
aussi connu ça.
Puis - ça lui vient comme ça! – elle se sent
l’irrépressible envie de leur faire part de l’histoire de Jules. Oui Jules, ce
brave gamin qu’il a bien fallu traîner devant une blouse blanche parce que « Ca
ne roule pas comme il faut, Docteur ! ». Elle avait écouté les doléances de la mère, sans quitter
des yeux l’enfant qui gardait la tête baissée et se tortillait sur sa chaise en
proie à un mal être évident, vraisemblablement victime d’une pesante pression
familiale. Que faire ?
Camille interroge
les confrères du regard, à droite et à gauche, avec un haussement d’épaules en signe
d’impuissance.
-Mais ce qui
est curieux, renchérit-elle aussitôt, c’est que l’histoire ne s’est pas arrêtée
pas là !
Et de
raconter comment, quelques jours plus tard, au Supermarché, elle était tombée
sur le même Jules, au rayon librairie.
-Tiens, qui
voilà ! Bonjour, Jules ! Comment tu vas ? Qu’est-ce que tu fais
ici, tout seul ?
A mots
comptés, lorsqu’elle s’était penchée vers l’enfant pour le questionner, il
avait expliqué que sa mère était là-bas au rayon boucherie et qu’il en
profitait pour regarder les différentes couleurs de marqueurs.
Elle avait
alors saisi l’occasion : « Tu aimes dessiner, Jules ? »
-Je ne sais
pas ce qui m’a pris, conclut-elle en se mordant les lèvres. Je l’ai encouragé,
et suggéré même de me faire parvenir un dessin. Est-ce que j’ai bien
fait ? Vous croyez que j’ai outrepassé ma
réserve professionnelle vis-)à-vis des parents ?
Catherine
n’a pas bronché. Tous sont restés attentifs à son histoire mais s’abstiennent poliment ou esquissent une
petite moue dubitative. Ils ne savent que dire…
Une voix pourtant
se fait entendre à l’arrière du groupe :
-Mais pourquoi
se torturer ainsi ?... Camille, c’est ça ? Pourquoi toutes ces
questions, Camille ?
Elle s’est
retournée, surprise.
Qui c’est
celui-là, qui abonde en son sens ?
L’autre sourit :
-On peut en
parler, si ça vous dit… ?
--
Camille a fait volte-face et se trouve nez à
nez avec un type au sourire malicieux.
-En
parler ? s’étonne-t-elle. C’est vous qui venez de dire ça ?
-Oui, c’est
moi… Enfin, si toutefois ça vous tente, concède-t-il, évasif.
-Mais,
parler… de quoi ?
-Eh bien,
des questions que vous vous posez ! Vous en parliez avec vos amis il y a
un instant, non ? Vous disiez que vous avez des doutes à propos de
l’attitude à adopter vis-à-vis d’un de vos patients… Un certain petit Jules, si
j’ai bien compris.
-Oui, c’est
ça… Vous voulez dire… en parler, mais avec qui ? ? Avec vous, en
particulier ?
-Oui… Si
vous le souhaitez, bien entendu !
-Pourquoi ?
Vous êtes psy ?
Il
écarquille les yeux, légèrement moqueur :
-Vous
trouvez que j’ai l’air d’un psy ?
De petits
rires étouffés sont perceptibles dans le dos de Catherine. Sa copine et les
autres médecins, n’ont pas résisté à la tentation de se rapprocher et suivent
l’aparté avec un intérêt manifeste.
Un tantinet
déstabilisée, Camille se réfugie dans une formule d’excuse :
-Peut-être
pas « psy » mais… vous avez l’air très sûr de vous !
-Parce que
vous pensez que les psys sont pleins de certitudes ? Si sûrs d’eux ?
-Non, je ne
dis pas ça…
Toujours
finaud, l’homme pousse à la provocation, et d’un air mutin : :
-Mais alors
dites-moi, par exemple… Dans quelle
profession me voyez-vous ?
La perche
est inattendue.
-Je ne sais
pas moi…
-Allons,
réfléchissez, appuie-t-il.
-Allez,
Camille, abonde Catherine, émoustillée
tout à coup… Un peu d’imagination, que diable ! Quel peut bien être son
métier, à ce bougre ?
Alors
puisqu’il qu’on l’accule à un jeu du chat et de la souris :
-Euh, je
dirais… Pédiatre !
-Non !
-Instituteur,
alors ?
-Du
tout ! Vous vous égarez, Camille tranche le maître de la joute improvisée.
- ???
-Vous ne
voyez toujours pas ? Eh bien, voilà, je me dévoile : je m’appelle
Christophe Bourlard. Chris pour les intimes ! Et je suis ostéopathe. Vous
savez : « Ostéopathe » ! Celui qui soigne les raideurs du
corps en faisant « crac crac » avec les articulations !
Il se fend
cette fois d’un sourire ironique, les autres éclatent de rire, et Camille rend
les armes ;
-Eh bien,
cher Monsieur l’ostéopathe, concède-t-elle, je suis flattée de faire votre
connaissance !
Même si elle
a été déstabilisée par ces échanges à fleurets mouchetés, Camille s’est en fin
de compte amusée de la bonne humeur communicative des uns et des autres. Et,
intriguée surtout par le défi et les assauts de l’intrus.
Lui, Chris
Bourlard, tout en la taquinant, ne l’a pas quittée des yeux.
Mais la voix du Docteur Fontaine se fait
entendre du fond du local et le bruit des conversations baisse d’un ton. Les
groupes se disloquent, on s’approche de l’hôte qui entreprend de s’exprimer sur
le pourquoi de cette réunion festive et sur l’objectif généreux qu’il poursuit
dans le cadre de la médecine infantile.
Fin du
speech enfin, couronné par des applaudissements. L’assemblée se démantèle, les
uns se dirigent vers le petit bar, d’autres sont à la recherche des plateaux de
zakouskis qui circulent, on se frôle, on se bouscule. Camille, elle, se fraie
un chemin vers le Docteur Fontaine pour aller le féliciter quand une main la
sollicite à l’épaule
-Oui ?
C’est
Bourlard.
Il est sur
le départ, manifestement… Il sourit , comme toujours, et exhibe un carton
qu’il tend à Camille.
-Tenez,
souffle-t-il avec un clin d’œil complice… Sait-on jamais, s’il vous arrivait de
vous casser le dos !
Camille
jette un coup d’œil à la carte de visite et s’apprête à lui répondre mais il
s’est déjà fondu dans la foule…
--
IL y a des jours comme ça où tout va de
travers, on ne sait pas pourquoi. Mauvaise nuit ? Configuration capricieuse des astres ?
Peu importe, il faut aller de l’avant !
La journée avait pourtant bien commencé
pour Camille. La veille, elle était allée se réfugier chez son amoureux, ce
n’est pas si fréquent. Alex court toujours par monts et par vaux, en Belgique
et ailleurs, pour donner des conférences sur l’avenir du nucléaire. Petite
soirée douillette donc, et ce samedi matin elle a même insisté pour conduire son
homme à l’aéroport.
Mais le
climat a rapidement viré au gris. Rentrée à la maison, c’est pour être
confrontée à une facture déjà négligée, et pour constater que le frigo vide. Des
achats au Supermarché s’imposent. Mais alors qu’elle les espérait rapides, ces courses
s’avèrent finalement poussives, fatigantes… Et dans la parfumerie où elle
déboule, c’est la déception également, pas de rimmel de sa marque
préférée : « Rupture de stock, Madame. Désolée ! »
Et l’heure tourne, évidemment! Il s’agit
dans la foulée de faire un saut chez les
Rombaud, ce couple de petits vieux auquel elle a l‘habitude de rendre visite chaque
semaine. En fin de matinée, le temps de prendre de leurs nouvelles, de vérifier
leur tension et de délivrer ces habituelles ordonnances qui vont les rassurer.
Le tout arrosé d’un doigt de porto, bien sûr!
Il est midi,
Camille prend congé.
-A la
semaine prochaine, Docteur !
Dehors, alors qu’elle emprunte l’étroit
chemin qui traverse le jardinet, son portable sonne. Elle sursaute, se débat
avec le fourbi de son sac… Pas le temps de dire « Allo ? », elle
heurte un méchant pavé, trébuche et est irrésistiblement déportée vers le mur de la
maison. La douleur au pied est instantanée. Sonnée, elle se relève avec peine
et se dirige en clopinant vers sa voiture. Lorsqu’elle rejoint enfin son
domicile, son premier geste est d’aller extraire du congélateur la pochette de
gel qu’elle va pouvoir appliquer non seulement sur sa cheville mais aussi, semble-t-il, sur son épaule. Calée
entre les coussins du canapé, entreprend de se faire de lents et patients
massages avec un onguent à l’arnica. Après quoi elle peut enfin souffler,
s’allonger… Et laisser courir ses pensées…
Qu’a-t-elle d’autre
au programme, cet après-midi ? Pas
grand-chose heureusement, elle va pouvoir récupérer. Et demain ? Demain, dimanche ?
Ah, oui, elle s’est engagée à rejoindre Catherine et son groupe de marcheurs pour une balade en forêt ! Chouette !
Elle aime arpenter les sentiers sous la voûte des feuillus qui frémissent au
vent, elle aime marcher, elle aime
échanger avec ces sportifs du dimanche qui s’époumonent à ses côtés… Elle aime capter
leurs mots creux, leurs confidences parfois… Elle aime aussi les silences.
Oui, mais…
avec cette cheville ? Non ! Pas possible d’avaler les huit kilomètres
annoncés ! Pffft !
Foutu !
Il faut prévenir
Catherine qu’elle déclare forfait !
-Non, tu ne
pas nous faire ça ! s’exclame la copine. Tu ne vas pas nous faire faux
bond !
-Si, si… C’est trop pour moi ! … Je ne pourrai pas!
L’une et
l’autre se désolent de ce regrettable contretemps. Alors, pour alléger l’atmosphère,
Catherine recourt à une pirouette ;
-Ah ben !...
C’est Bourlard qui va être déçu !
-Bourlard ?
Pourquoi, Bourlard ? Tu crois qu’Il sera là ? Tu penses ce que
tu dis ?
-Mais non !
Je rigole, je te fais marcher ! Mais… c’est tout de même dommage que tu ne
viennes pas ! !
Camille
raccroche le téléphone, rêveuse.
« Bourlard ?
Dommage, oui, vraiment! ».
Il y a de
ces rencontres inattendues qui vous interpellent plus qu’on ne voudrait.
--
En sortant de son lit
ce lundi matin, Camille est loin d’imaginer les moments surprenants et denses
qu’elle va vivre dans la journée.
Ses premiers gestes après avoir rejeté la couette, ce sont des pas
prudents pour s’assurer de la solidité de sa cheville. Puis ce sont des
mouvements lents, mesurés pour ménager cette épaule qui la fait toujours
souffrir, surtout lorsqu’il s’agit d’enfiler un vêtement ou même de se laver
les dents. La sagesse veut qu’elle recoure sans tarder à l’avis d’un collègue.
Pour l’instant, petit déjeuner restreint et café lui apportent une
diversion. Dans le courrier qu’elle dépouille, une enveloppe retient son
attention. L’adresse a dû être écrite par une main juvénile pour faire parvenir
un dessin : l’esquisse rudimentaire d’une maison, avec un arbre et un
soleil, le tout signé « Jules ». Camille sourit en elle-même avec cette
pensée réconfortante : j’ai bien fait de le confier à un psy !
Tout en avalant un café de plus, elle épluche son agenda, donne quelques
coups de fil, répond à une demande de rendez-vous, puis se décide à appeler un
– et même deux – kinés, afin de leur soumettre son épaule. Mais l’un
travaille à l’hôpital et est débordé ; et l’autre, absent pour cause de
congrès médical.
Une idée saugrenue lui traverse alors l’esprit : Pourquoi pas
Bourlard ?
Mais, aux dires de la secrétaire, Bourlard lui aussi est surchargé, et
inaccessible pour le moment car il donne cours. Alors, pressée malgré tout par
le temps, elle remet ses démarches à plus tard et décide de se rendre à son
cabinet de consultation à pied. Dans son état, mieux vaut éviter de prendre le
volant.
Elle est en pleine consultation lorsque son portable
sonne. C’est Bourlard ! Elle ne décroche pas pourtant, et attendra que son
patient ait quitté le cabinet pour rappeler.
-Allo, Docteur, Bourlard ?... Bonjour ! C’est moi, Leclercq à
l’appareil ! Docteur Leclercq…… Vous vous souvenez ?
-Leclercq ? Ah, oui, Camille, Leclercq ? La
Camille du petit Jules ? appuie-t-il d’un ton ironique.
-C’est c’est ça, oui. Celle de la réception du Dr. Fontaine.
-Oui, oui, je me souviens…
-Heureux de vous entendre, Camille !... Quel dommage d’avoir raté
la promenade dans les bois, hier! Vous nous avez manqué !
-Justement, j’aimerais avoir un rendez-vous…
-Ah, oui? C’est quoi, le problème ?
-Mon épaule… Une mauvaise chute.
-On a fait des folies de son corps, Camille ? Non ?... Alors,
disons… 19h ? Après mon dernier patient.
L’échange était léger, cordial. Rendez-vous est pris.
Et quelques heures plus tard, Camille franchit
le seuil du Cabinet d’Ostéopathie.
Sans attendre qu’elle lui tende la main, il lui indique le siège devant
son bureau.
-Alors, chère consœur, que se passe-t-il ?
Elle explique.
-Je vois… Eh bien, nous allons examiner ça !... Venez par ici, à ma
table d’examen… Prenez place.
Camille obéit, s’assied, intimidée. Lui, ne blague plus comme il l’avait
fait lors de la réception du Dr. Fontaine. Il opte cette fois pour le profil
« blouse blanche ».
-Il faut sans doute que… ? souffle-t-elle en l’interrogeant
du regard.
-Ben oui, le chemisier !
Démunie, troublée de devoir se déshabiller et se retrouver devant
lui en soutien-gorge, elle ne peut réprimer un frisson.
-Vous avez froid ?
Petit trait d’ironie, malgré tout? Elle entreprend de se libérer
délicatement d’une manche, d’abord, puis de l’autre, tout en jetant un coup
d’œil à la dérobée à cet homme qu’elle n’a croisé qu’une seule fois lors d’une
réception, qui l’avait largement taquinée mais qui l’avait aussi troublée
plus qu’elle n’aurait voulu, et qui pour l’instant est à nouveau maître de la
situation.
Concentré sur son examen médical, il l’invite à lever le bras, vers le
haut, vers l’avant, puis vers l’arrière, attentif à la moindre crispation de
son visage.
-Je vois, conclut-il après un moment. Je vais juste faire uste une
petite vérification encore…
Il s’est glissé derrière elle
cette fois, et s’applique à faire jouer les ligaments des omoplates. Elle le
sent exercer dans son dos des manipulations précises… des attouchements prudents… Mais, n’est-ce pas un souffle chaud qui vient d'effleurer sa
nuque? Le silence dans la pièce s’est fait opaque. Une tension électrique s’est
emparée d'elle, son cœur bat la chamade.
Enfin, il revient de face, et la fixe intensément. Vient-il de
réprimer un geste? Une hésitation d’une fraction de seconde ?… Non, il
choisit de prendre du recul et s’efface devant le diagnostic d’examen :
-Pas grave tout ça, Madame Leclercq, conclut-il. Quelques
séances de kiné et ce sera tout.
C’en est fini des hésitations, d’un hypothétique élan réprimé vers elle… Il a retrouvé son style « blouse blanche » et met fin à l’entretien avec un de ces sourires dont il a le secret, bienveillant, légèrement moqueur.
Sur le trottoir, dehors, c’est au tour de Camille de se dire
« Dommage… ! »
Qui sait… Plus tard peut-être ?
--
Ce qu’elle est loin d’imaginer en effet
c’est qu’il va l’appeler deux jours plus tard…
-Allo, Camille ?
Elle
reconnait d’emblée la voix aux inflexions piquantes.
-Chris, à
l’appareil !
-Ah, bonjour
Christophe ! Quelles nouvelles ?
-C’est à moi
plutôt de vous demander comment vous vous sentez…
-Eh bien… de
mieux en mieux. Merci. Les anti-inflammatoires font leur effet… Et vous, cher
confrère, quoi de neuf ?
-Eh bien, je
me disais… Je me demandais si…On pourrait peut-être se tutoyer, non?... Ca te
dirait d’aller boire un verre quelque part, Camille ?
-Ah ?...
Oui, pourquoi pas ? Avec plaisir...
-Ca peut même
se faire chez moi, tiens ! … Avec un petit massage supplémentaire à cette
fichue épaule !
-Super !
Après les consultations, alors ! A tout à l’heure…
C’est ainsi qu’en début de soirée Camille est
invitée au domicile de Christophe Boulard. L’accueil, sur un ton conventionnel,
se fait rapidement léger, familier.
-Blanc… ou
rouge ? lance-t-il en exhibant ses bouteilles de vin.
Ils
trinquent.
Surprise,
par cette invitation inattendue, Camille se
détend pourtant, elle se sent bien, rit, sourit de la gaité communicative de
son hôte.
Tout à coup :
-Allons, viens…
Approche ! Que je vérifie ces
ligaments, tout de même !…
Il a glissé
sa main dans l’encolure du chemisier et repère immédiatement les points de
jonction délicats qu’il va palper. Camille suit, en pensée, le parcours des
doigts sur sa peau. Ils sont sûrs d'eux mais... doux, de plus en plus doux. Ils
hésitent, dérivent… Jusqu’où vont-ils s’aventurer ?... Jusqu’où vont-ils
s’égarer pour ajouter encore au trouble de Camille?… Elle se sent vibrer de
toutes ses entrailles. Et le trouble est d’autant plus évident que le regard s'est fait intense, interrogateur. Enfin, ce sont ses lèvres qui approchent, prudentes
mais persuasives…
Le baiser
est là, cette fois…
Submergée de
désir par une longue attente, Camille ne peut répondre qu’avec gourmandise…
-oOo-
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerJoli, efficace et discret re-travail de ton texte.
L'ensemble se lit plus agréablement et on ne peut que compatir avec Camille. Compatir et espérer...
L'élégance et la finesse des traits, l'humour subtile parsemé ça et là, font qu'on est captivés et conquis.
Merci pour ce beau moment tout à fait crédible et bien observé.
Amicalement,
Jan.
test
RépondreSupprimerbonsoir Micheline,
RépondreSupprimerQuel plaisir de lecture, un vocabulaire raffiné, des tempéraments vivants, une histoire en plein jour, et le baiser final et gourmand qui arrive comme le dessert ! Bravo.
Pour la lecture : tous les textes méritent d'être lus, puisqu'il faut en choisir un :
IL y a des jours comme ça où tout va de travers, on ne sait pas pourquoi. Mauvaise nuit ?
jusque
Il y a de ces rencontres inattendues qui vous interpellent plus qu’on ne voudrait.
amicalement,
Ama M
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerCela se lit comme du petit lait... On aime Camille si vraie et attachante sous ta plume. On sourit avec tendresse de ses hésitations, de ses élans, de la générosité de ses engagements.
Que choisir quand tout le texte séduit ? Peut-être vais-je me rallier au choix de "il y a des jours comme ça..." pour la rupture de ton.
Amicalement... et encore bravo.
Andrée
Chère Micheline
RépondreSupprimerTon travail parachevé est un délice à lire. Ton écriture légère et raffinée a su, une nouvelle fois, me captiver, m’enchanter.
C’était fort agréable de partager quelques moments de la vie de Camille. Le jeu de séduction de la dernière scène est particulièrement réussi. Impossible de ne pas frémir sous les doigts de Maxime !
Pour la lecture je suggère le paragraphe de la rencontre de Camille et Christophe. « Camille fait volte face… » Que les mois à venir te soient agréables. Rendez-vous début octobre ! Bien à toi. FRANCOISE
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerTa Camille est attachante, très humaine dans son approche professionnelle et dans ses attentes de jeune femme. On lui souhaite tout le bonheur du monde ! Ton écriture élégante et suggestive et les dialogues vivants et naturels font merveille.
Pour la lecture publique, j'hésiterais entre les deux textes "Il y a des jours comme ça où tout va de travers" et "En sortant de son lit ce lundi matin".
Bravo pour ta belle réussite !
Marie-Claire
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerOn reconnaît ton style délicat, tout en émotions frissonnantes, un érotisme discret à peine suggéré, une écriture qui me rappelle les meilleurs Sagan. Le personnage de Camille est intéressant et attachant. On vit avec elle, on partage ses moments d’anxiété et ses moments d’espoir, autant que ses ennuyeuses corvées. Tout est ancré dans l’action, dans le concret, dans l’action, ce qui fait vivre un personnage et un texte. Dans cette version définitive tu amalgames habilement les soucis de Camille-médecin et les désirs de Camille-femme. J’ai repéré quelques petits soucis de cohérence que je t’ai suggérés dans les annotations. Peu de chose.
Je suis d’accord avec les commentaires qui figurent déjà sur ton blog : tous les textes se prêtent à la lecture-spectacle. Et toi ? Qu’en penses-tu ?
Bien cordialement.
Chère Micheline,
RépondreSupprimerQuelle agréable sensation de me prélasser dans ta nouvelle !
Une belle friandise amoureuse tout en douceur et légèreté.
Bref, j'ai adoré !!!
Bien amicalement
Christiane
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerPour la lecture, mon choix se porte sur "En sortant de son lit lundi matin".
Au plaisir de la lectureen octobre !
Amicalment, Gisèle
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerTa nouvelle est pleine de fraîcheur et se lit avec un vif plaisir.
La vie ordinaire avec ses petits riens qui en font toute la richesse.
Pour la lecture, je suggère, comme Anne, le passage commençant par "En sortant de son lit ce lundi matin".
Bravo et à bientôt,
José
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerUne jolie nouvelle, romantique à souhait. Dès le début, j'ai eu envie que Camille et Christophe, ça matche ! Voilà qui est fait ! C'est léger, agréable à lire, j'en redemande.
Pour l'extrait à lire, je choisis : En sortant de son lit lundi matin.
Cordialement,
Cathy
JOSE V.
RépondreSupprimerA vous tous :
Je me suis vraiment régalée d'être accueillie parmi vous. Excusez-moi pour les commentaires tardifs ou manquants pendant mon temps d'adaptation. Je n'avais pas bien compris le fonctionnement commun. Depuis, j'ai beaucoup apprécié tout ce travail que vous avez effectué vers moi, comme celui que j'ai fait vers vous. Aide précieuse et enrichissante s'il en est ! Fière d'avoir partagé tout ça avec vous tous. Merci. Véro.
Bonjour José, j'ai très bien fait de laisser passer un peu de temps avant cette version nettoyée et redéfinie : j'en ai reçu beaucoup de plaisir à tous vous lire, et particulièrement ton travail, ce dont je te remercie. On avance vite et sûrement dans ton texte, on va à l'essentiel. L'ensemble est resté extrêmement émouvant, mes larmes ont surgi plusieurs fois, tant la logique de compréhension que tu as améliorée est efficace, plus juste. Les « leçons » vécues sont les mêmes, mais répondent à plus de logique dans ce qu'elles apportent à la vie de cette famille ainsi présentées. Un régal, bravo. Impatiente de te rencontrer en octobre. Véro
Pour la lecture, je propose ''Le récit d'Amina.''
Car il est presque une histoire dans l'histoire, et porteur de fortes valeurs féminines.